25.06.2006
France - Romandie: une histoire d'amour et de haine
«Je soutiens deux équipes: la Suisse et celle qui battra la France.»
L'inventeur de ce slogan imprimé sur t-shirt a fait fureur en Suisse romande, en ces premières semaines de la Coupe du Monde de foot. Comme je l'ai dit auparavant, je déteste le foot. Mais la ferveur «nationale» qui en découle de ce côté de la frontière franco-suisse pose plusieurs interrogations.
Commençons tout d'abord par l'histoire des drapeaux accrochés aux fenêtres, brandis par les passagers des autos et sur les t-shirts divers et variés. A chaque fin de match, Lausanne et son centre-ville est bloqué, innondé par les fans de foot de chaque pays participant à la coupe du monde. Il y a les discrets, et ceux que l'on voit et entend, majoritairement les communautés d'émigrés: Espagnols, Italiens et Portugais, mais également les Brésiliens. Si pour les trois premiers pays, cela se comprend par la forte immigration qui s'est produite pendant les années septante, le cas brésilien doit certainement plus découler d'une sympathie relativement forte pour ce pays: à part les brésiliens eux-mêmes, combien de fenêtres et balcons arborent le drapeau brésilien à côté du suisse? Un bon nombre impossible à dénombrer.
Mais l'événement était le match non-événement entre la Suisse et la France. Aucune idée du côté de la Suisse alémanique, mais en Romandie c'était la furreur: «pourvu qu'ils perdent ces Français!», «qu'on gagne haut la main», «que la France retourne d'où elle vient» et j'en passe. Toutes ces petites phrases assassines que l'on a pu entendre à répétition pendant quelques jours.
D'ou vient ce «nationalisme», ce «chauvinisme» si soudain contre la France? De leur prétendue «arrogance», elle même dénotée par Philippe Séguin, Premier Président de la Cour des Comptes, dans le journal français Le Monde du 17 juin 2006:«A Stuttgart, dans la chasse aux places, la fédération suisse avait battu à plate couture la fédération française : il était donc difficile de ne pas croiser, en fin de match, ces milliers de sourires helvètes et goguenards, réparties muettes à ce qu'il faut bien appeler, comme le premier déclinologue venu, notre arrogance.»
L'arrogance française existe-t-elle? Ce n'est pas parce que tout le monde le dit que c'est forcément vrai. Cependant, lors de reportages avant le match, on voyait des français hurler au déjeuner en face de supporters suisses «les ptits suisses, on va les bouffer!» Il suffit de surfer sur les forums consacrés au foot sur France2 ou Eurosport pour un festival français de prétentions: «en suisse meme votre cerveau marche au ralenti!», «la france va taffé sec la suise», «j'espere que la france va humilier les Suisse 1-0», «La Suisse est une bonne equipe bien en place qui devrait poser des problemes a la France...pendant 45min. France 3 - 0 Suisse», « Henry va bien vous humilier !!». Bref. Les médias français ont également rapporté l'arrogance Suisse envers les Français. Comme si c'était quelque chose d'incompréhensible, impensable, inexplicable. Avec un regard un peu plus critique, le Zapping de Canal+ alternait l'arrogance des Français et le ricanement de Corinne Portier, correspondante TSR-RTBF jubilant un tantinet sur les prétentions des fameux «3-0» pour la France réduits à néant.
Seul le journal Le Temps, tentait de saisir l'essence même de cette flambée patriotique, cette envie soudaine de tanner les Français à leur propre jeu, l'arrogance. Car si pour ces derniers, ils restent champions du Monde, ils oublient très vite qu'être Grand signifie le rester. Lorsque l'on est «petit», on peut toujours grandir.
Mais que peut réellement permettre et oser une déclaration si brûlante envers la France, pendant ce mois si chaud? Pour ma part, je pense que la réponse se trouve dans l'Histoire. Comme Le Temps l'a expliqué, la Suisse et la France ont des liens très forts. Si ce n'est simplement la dénomination des cantons qui à part les cantons bilingue de Berne, Fribourg et du Valais, ainsi que le canton de Vaud longtemps sous domination bernoise, sont tous des «Républiques.» Napoléon, les Burgondes, la Savoie, Paris et Marignan, la Saint-Barthélémy sont autant d'éléments qui nous lient à la France.
Nous sommes liés non seulement par notre histoire, mais également par la langue, la culture et peut-être l'esprit. La Romandie est le territoire à proprement parler qui «entre» le plus dans le territoire français. Une ligne droite imaginaire pourrait être tirée de l'extrémité nord à l'extrémité sud de la Romandie, on voit que les Romands sont entièrement «imbriqués» dans la France. Alors qu'une toute petite minorité si peu comptable estime que la France devrait être notre pays, l'immense majorité des Romands regarde la France avec envie mais rejet également. Rejet de son système centraliste, peu démocratique par rapport à la Suisse, miné par le chômage et par les politicailles partisanes. D'un autre côté, la France représente la Culture, la Langue. Les Américains partents à Hollywood tenter leur chance, les Romands, comme les Marseillais, Toulousains ou Strasbourgeois montent à Paris...Lausanne n'est finalement qu'à 3h40 de Paris en TGV...
Comme le rapporte Sylvain Besson dans Le Temps du 13 juin 2006, la France a ouvert sa première représentation officielle en 1430. Par la suite, il y eut la guerre des Burgondes et Marignan en 1515. Napoléon acheva l'histoire militaire de la Suisse avec la France. Mais l'entente est cordiale depuis ce temps là.
Le problème réside probablement à un sentiment d'infériorité de la part de la Romandie et d'un sentiment d'ignorance venant de la part de la France. La Suisse, il est vrai, est reconnue par les Français pour son chocolat et ses montres. Le tout s'arrête là. Lorsque des Suisses poussent la porte de l'intérêt, ils deviennent soudainement français. Je me souviens de ce match de tennis aux JO de nonante-deux, c'était la finale. Et Marc Rosset gagna. Le commentateur français n'oublia pas de dire «ah qu'on est fier qu'il soit français!», sur ce, l'autre commentateur rappela que oui, Rosset parle français, mais qu'il est Suisse. La compétition entre la Suisse et la France ne s'arrête pas là. Oui, le Mont-Blanc est en France, mais oui également, les plus hauts sommets par la somme sont en Suisse. Non, Stéphane Eicher n'est pas Français et non, leur Gruyère n'est pas du Gruyère, mais de l'Emmenthal. Non, la gastronomie suisse ne s'arrête pas aux Roestis et aux Wurst, mais Crissier abrite l'unique Restaurant au monde a avoir été pointé 19,5 au Gault-Millau, oui, la Suisse a proportionnellement plus de restaurants pointés que la France. Ce sont de petites choses pas très importantes, mais qui, je crois, font du bien aux Romands, dans leur complexe d'infériorité.
En sciences-politiques, j'ai appris que l'identité nationale se créait et se basait notamment sur l'«Autre.» Sans «Autre» il n'y a pas de «Nous.» L'artiste Ben Vautier dit un jour de nonante-neuf «La Suisse n'existe pas.»
La Suisse n'existe pas? Vraiment? Tous ces drapeaux, cette ferveur nationale pendant cette Coupe du Monde ne démontre-t-elle pas que la Suisse existe quand même?! Si je pense que la Suisse n'existe pas en dehors de la Coupe du Monde, au niveau du sport et de la politique, elle se démarque. Contrairement à la Belgique, joli pays, mais où la tension entre les différents peuples qui la compose est palpable en moins de 3 jours de vacances à Bruxelles, la Suisse est construite sur une volonté commune de vivre ensemble et de tirer quelque chose des autres cantons. De l'opportunisme bien placé, de l'opportunisme utile. En Suisse, aucun parti n'oserait mettre l'étranger et l'autre communauté linguistique sur le même niveau, comme l'a fait le Vlaamsblok. Ici, pas de partis politiques divisés à la belge, selon la langue. Non, la Suisse n'existe peut-être pas, mais son élite politique est assez intelligente pour garder le pays unis et également garder ses prérogatives à Berne.
Je travaille au Service Civil dans une Fondation majoritairement francophone qui possède une seule antenne en Suisse allemande. Lors des séminaires et présentations, tout pour le moment, est en français. Ma cheffe m'a dit qu'elle avait vu que pour les Alémaniques, des documents non-traduits dans leur langue leur posait problème. Pour une fois, ils étaient dans la position minoritaire, devant demander et redemander d'avoir l'information dans leur langue, qu'on leur prête un peu d'attention. Car la Suisse allemande se comporte vis-à-vis de la Romandie de la même façon que la France. On sait qu'ils existent, mais cela ne fait ni chaud ni froid. Ils ne se sentent pas concernés.
La Romandie fait un complexe d'infériorité par rapport à la Suisse allemande qui détiendrait l'économie et la politique, et à la France qui détiendrait la Culture et la Langue. Des deux côtés, il n'y a qu'un regard posé sur elle, un regard condescendant ("Nos amis les Romands" pour les Alémaniques, "Nos amis les Suisses" pour les Français) ou une totale abstraction que l'on existe. Les Alémaniques vivent la même chose avec l'Allemagne et les Tessinois rejettent l'Italie. Les trois langues officielles de la Suisse nous séparent, mais font également que nous sommes «unis» dans l'«infériorité» des grands pays que sont l'Allemagne, l'Italie et la France. Unis dans la minorité complexée... Et puis finalement, n'est pas le Parti Fédéraliste de la Franche-Comté qui lui lorgne du côté romand jusqu'à vouloir rattacher la Franche-Comté à la Suisse?
Cependant, nous avons des spécificités que les «Autres» n'ont pas: une démocratie directe, des spécificités linguistiques étonnantes et logiques, un sentiment étrange qui fait que finalement eux c'est eux et nous c'est Nous, une religion qui fait par exemple des Romands les seuls francophones à être majoritairement protestants... Et puis la contribution à la culture française ne s'arrête pas là: Rousseau à sa manière (il était plus Genevois que Suisse), Le Corbusier architecte, Francis Reusser, Alain Tanner, Jean-Luc Godardréalisateur, Jean-François Balmer acteur, Henri Dès chanteur, Henri Dunant fondateur de la Croix Rouge, Roland Jaccard chroniqueur au Monde, André Kudelski décrypteur, Henri Nestlé industriel, Jacques Piccard océanographe, Auguste Piccard physicien, Bertrand Piccard aéronaute, Claude Nicollier spationaute NASA, Charles Ferdinand Ramuz, Denis de Rougement, Blaise Cendrars tous écrivains, De grands noms. Et témoins d'une grande histoire.
Oui alors, la Suisse existe. La Romandie aussi. Elle existe par sa souveraineté existentielle, mais aussi par son revanchisme sur la France. Revanchisme apparu par l'histoire et la déconsidération de son grand voisin qu'elle prend comme modèle mais qu'elle rejette également dans sa soi-disante suprématie. Sa position francophobe de la Coupe du Monde ne sera avouée et portée devant l'«opinion publique» française que pendant un seul petit mois. Un seul mois, où elle pourra dire et se dire: on existe et pour vous le montrer physiquement, on sera premier du groupe. Pari tenu, Paris tenue. L'arrogance est apparemment française, le moyen de s'affirmer, de se montrer et de se prouver que l'on existe à travers une complexité si grande que la France ne comprend pas est suisse. Au chauvinisme français, la Romandie devient donc revanchiste.
Pour retomber dans l'oubli et continuer sa relation passionelle d'amour et de haine à l'encontre de la France, de l'amoureuse bouttoneuse du footballeur populaire du lycée.
Si petite soit-elle, c'est ici et maintenant qu'elle peut montrer qu'elle joue aussi parfois dans la cour des Grands...
00:14 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : suisse, France, politique