11.02.2007
Georges Aegler
Il avait un peu de politique dans le sang, mais beaucoup d'humanisme dans son coeur.
Je me souviendrai de cette première rencontre avec Monsieur Aegler et Madame Lehmann au siège de la Fondation ASECE - Georges Aegler.
Je devais le rencontrer afin de passer un entretien pour faire une affectation de Service Civil. Il est vrai que j'avais essayé à plusieures reprises et tentatives de «décrocher» une affectation dans divers établissements notamment des établissements travaillant avec des toxicomans, dans la prévention de l'alcoolisme et également travaillant avec des enfants. Mon départ en France pressait et je devais faire une affectation avant de quitter le territoire helvétique.
Un petit monsieur, un peu courbé et faisant de petits pas, à première vue autoritaire dans sa façon de parler. Et puis la discussion s'engage : «Pourquoi personne n'a pris la peine de vous répondre avec les qualités que vous avez?» me demande-t-il mon CV sous ses yeux. Quelques remarques sur mon origine, mes racines jurassiennes, mon cursus universitaire. Et l'entretien se termine par «nous nous réjouissons de travailler avec vous.» J'avais mon affectation et le travail avait l'air intéressant, bien que pas du tout dans ce que je recherchais.
Je me suis donc penché dès mon retour à la maison sur l'ASECE en googlant son nom sur internet. Les buts de la Fondation me paraissaient intéressants, le travail serait riche, me suis-je dit.
La Fondation ASECE a été créée par Georges Aegler dans le but d'allouer des micro-crédits à des entrepreneurs n'ayant pas été reçu les portes des banques ouvertes. Un micro-crédit pour les lancer dans le monde du travail, pour se réinsérer professionnellement, pour repartir d'un bon pied.
La première semaine fut rude : Monsieur Aegler était sec dans ses paroles, vif, peut-être trop vif à mon goût. Et puis un petit incident de santé se produisit. Je l'accompagnai à l'hôpital. Soucieux, dans l'ascenseur nous emmenant au rez-de-chaussée, il me regarda avec un regard un peu triste et me dit : « je suis préparé à partir, mais pas maintenant. J'ai encore trop de choses à faire.» Je tentai de le résonner, lui disant que tout avait une fin, mais que ce n'était pas encore la sienne, il était trop vif pour partir. Le taxi-man en a fait l'expérience 2 minutes plus tard: une route barrée faisant faire un détour au taxi, Monsieur Aegler lui rappella le chemin à prendre. Après une petite explication du pourquoi et du comment du choix d'un autre chemin, ce dernier ne put se garer là où Monsieur Aegler le lui demanda. Après avoir donné un pourboire au conducteur du taxi, il me glissa à l'oreille «ma foi, quand un boeuf ne veut pas boire de l'eau...» Ce qui me fit sourire, sa vigueur et son état d'esprit témoignait de sa vivacité et de ses capacités. Ce n'était définitivement pas son heure. Puisque tout allait bien au sortir de l'hôpital, il voulu descendre les 100 mètres qui nous séparaient des bureaux de la Fondation: sur ces 100 m parcourus en 5 minutes, il me parla de ses entreprises fondées, de son capital-action partagé avec ses employés qui le refusèrent - un patron ne devait pas être sincère en leur proposant de devenir actionnaires de leur entreprise - de son entrée au Parti socialiste et de son engagement auprès du Centre Social Protestant. Sous la chaleur tapante d'un début d'été, une vie rapidement évoquée en 5 minutes m'interpella.
S'enchaînèrent les discussions politiques, les échanges sur tous les thèmes possibles et inimaginable dès le matin à mon arrivée au bureau, où il était déjà attelé à sa tâche de Président d'ASECE. Le printemps passa et les orages aussi: il faisait bon le voir tous les matins, il apportait ce je ne sais quoi qui faisait que tous les jours, je savais que j'allais encore apprendre quelque chose de lui. Les discussions sur le PDC, les Radicaux, le PS, Blocher, le cinéma, la musique, l'économie, les jeunes, le chômage, la guerre, le prix du pétrole, l'AVS, le vin, la politique, le lac Léman, les banques... Il me donnait des journaux à lire, des articles qu'il découpait et dont mon avis l'intéressait. Une complicité s'engagea entre nous deux dans une sorte de respect mutuel et sincère.
Les discussions étaient à chaque fois passionnantes, son ton était de plus en plus invitant à la confidence, son esprit vif devenait vivifiant.
Et puis arriva «notre» journée à la Fondation Walker, récompensant de jeunes entrepreneurs suisses avec une enveloppe bien fournie. On partit un matin pour Soleure. Dans le train, on évoqua son passage dans l'armée, il évoqua longuement les relations avec son père, le sport, ses épouses, sa vie. Les gens dans le train le regardaient avec étonnement, ce petit Monsieur la tête pleine, sa licence universitaire obtenues après ses septante ans. Un jeune homme le regarda et lui demanda «mais vous avez quel âge?» «Que pensez-vous?» lui demanda-t-il. «septante, quatre-vingt?». «Nonante-cinq jeune homme!» lui lança-t-il d'un air malicieux. Il me regarda d'un air complice m'adressant au passage un clin d'oeil qui voulait tout dire. Sur le retour, il m'invita à manger au buffet de la Gare de Lausanne, nous évoquâmes mon histoire, mes racines en Inde, ma famille en Suisse, mes parents, mes soeurs, mes passions. Rentrée heureuse et satisfaite à la Fondation. Belle journée, donnant un sentiment de "peut-être" et atténuant le fait que si "sa banque" ouvrait ses portes pour d'autres, celles des grandes banques ne furent pas ouvertes pour lui.
Monsieur Aegler a je pense passé sa vie entière au service des autres: en tant qu'entrepreneur, en tant que militant au Parti Socialiste, en tant que responsable au Centre Social Protestant, au service de son pays à l'armée et au service des jeunes avec l'ASECE. Gradé, l'armée était une partie importante de son histoire. Ouverture d'esprit immense quand on sait qu'il a très rapidement pris contact avec le Service civil, pourtant décrié par l'armée et ses responsables. Sans jamais porter un seul regard négatif sur cette institution, il a transmis ses idées à des jeunes, il les a écouté, il les a soutenu.
Madame Lehmann m'a dit un jour « vous savez, il vous apprécie beaucoup, il ne vous a pas fait tenir la liste.» «Quelle liste?» «Une liste un peu inutile, mais il y tient. Il demande au début aux civilistes de tenir cette liste, il veut regarder leur attitude envers ce travail un peu monotone. Je crois qu'il vous apprécie beaucoup.»
Sachant mon départ pour une école de cinéma, Monsieur Aegler a tenu à ce que nous apparaissions, nous les civilistes, dans le film réalisé par Jean-Charles Pellaud et Michel Bory. Il avait une façon un peu indirecte à exprimer ses sentiments. Mais il m'a dit le dernier jour en privé « Vous auriez été le petit fils que j'aurais voulu avoir.»
C'est le Canton de Vaud, la Romandie et la Suisse qui perdent aujourd'hui un homme emprunt d'humanisme pur. La Ville de Lausanne pourrait lui offrir le nom d'une de ses rues, un hommage discret qui donnerait à cet homme la place qu'il a toujours eu: présent mais sans forcément être connu.
Il y a des signes qui ne trompent pas. Comme le premier avion apparaissant au dessus de nos têtes lors du tournage de mon film: un boeing d'AirIndia, le même qui m'emmena il y a 25 ans en Suisse. Comme la lettre que je lui ai envoyé de Paris et qu'il a reçu quelques jours avant son départ, lui racontant la ville, ses odeurs, ses lieux, et dans laquelle, je lui dit «vous auriez été le grand-père que j'aurais voulu avoir.»
La boucle est bouclée.
Que dire de plus.
Si ce n'est merci.
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